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Françoise Dolto, une révolution avortée

Par Philippe Béague, psychologue et psychanalyste, Président de l’Association Françoise Dolto

Françoise Dolto : une révolution avortée … Un choc Elles s’en souviennent encore, et sans doute sont-elles grands-mères aujourd’hui, de cette voix sur les ondes de France-Inter en ce milieu des années septante, qui, après les quelques notes de musique annonçant l’émission « Lorsque l’enfant paraît.. », répondait calmement aux lettres inquiètes des mères désarçonnées par les réactions de leurs enfants. Sachant l’opération délicate (et on verra plus loin qu’elle avait raison), Françoise Dolto avait longtemps hésité à s’engager dans ce qu’on n’appelait pas encore la « pipolisation » d’une radio à grande audience, mais le désir l’emporta : celui de transmettre les convictions acquises par quarante ans d’écoute de la souffrance des enfants et des familles, et par là, de les éviter aux autres, et donc de prévenir plutôt que de guérir. Elle ne mesurait pas encore l’onde de choc qu’elle allait provoquer. Mais qu’est-ce qui ébranla à ce point tous ceux qui, séance tenante, arrêtaient toute activité, à 14 heures précises, ou rangeaient leur voiture sur le bas-côté « pour écouter Françoise » ? C’est qu’elle ne parlait pas de dressage mais d’éducation et à travers elle d’humanisation. C’est qu’elle ne parlait pas « des enfants », mais de l’enfant. Celui-là, unique et singulier, qu’elle tentait de comprendre à travers ses comportements qui dérangeaient sa mère, faisaient « honte » à son père, gênaient l’entourage… Celui-là qui disait son malaise, son désarroi, sa solitude, avec les moyens du bord – des « caprices », des pleurs, des colères, des vomissements, des insomnies, des chutes scolaires, des pipis au lit – puisqu’il n’avait pas « les mots pour le dire ». C’est que, petit à petit, chez ces adultes qui l’écoutaient, remontaient des émotions enfouies, des souffrances ravalées, des colères désespérées, des émotions niées, des sentiments d’impuissance ou d’injustice jamais exprimés. Toutes ces brimades que leurs propres parents, en toute bonne conscience, et dans la légitimité que leur conférait leur rôle de « dresseurs d’enfants », leur avaient, avec la meilleure volonté du monde, imposées. Françoise Dolto, ne tomba pas dans le piège des bons conseils et des recettes, des trucs et ficelles. Elle révélait plutôt, d’émission en émission, les secrets de l’âme enfantine, en donnant les clés d’accès à la compréhension du mystère que chaque enfant est pour les autres et même pour lui-même. Elle relevait par là le défi de ne pas réduire l’éducation à de la mécanique, mais d’en remonter le cours, d’en saisir le sens, de l’inscrire dans une créativité relationnelle, interactive, langagière au service de l’immense potentiel que chaque enfant recèle. Un potentiel parfois étouffé par un symptôme qui sert de bâillon pour une souffrance qui ne peut pas se dire. Et les gens le comprirent très vite. Les lettres qu’elle recevait ne se réduisaient plus à des formules lapidaires « mon fils a cinq ans et il fait toujours pipi au lit ! Que dois-je faire ? », mais décrivaient toutes les circonstances qui avaient présidé à la naissance de cet « enfant-là » : la place de ses grands-parents, le désir du père de l’avoir ou pas, l’antécédent d’un autre enfant mort-né avant sa propre naissance, la honte de son attente « hors mariage », la haine ravalée vis-à-vis d’une petite sœur « préférée de Papa », le dégoût face à ce nouveau-né inattendu ou trop attendu, le baby blues et la culpabilité de ne pas l’aimer, la hantise de ne pas être une bonne mère, le désarroi de devoir s’inventer mère lorsqu’on a perdu la sienne toute petite et qu’on est à jamais privée d’un « modèle »,… Parfois des lettres de vingt pages que bien sûr Françoise Dolto lisait mais auxquelles elle répondait hors antenne par quelques lignes disant en bonne psychanalyste « Cette femme, en détaillant tout ça, a fait elle-même son chemin. Elle n’a plus besoin de moi. ». Le revers de la médaille Qu’est-ce qui fit dérailler le train du bon sens qu’elle avait pourtant à cœur, justement, de toujours maintenir sur la bonne voie ? En touchant les adultes eux-mêmes dans l’enfant qu’ils avaient été, elle provoquait souvent un effet de fascination que « l’air du temps », mettant soudain l’enfant sous le feu du projecteur (la fameuse émission « l’enfant est une personne » de Bernard Martino entre autre) ne fit que démultiplier. Et vint la « Doltomania », la « Françoisefolie », la « Doltoattitude ». Françoise Dolto avait raison d’avoir hésité… Mais c’était trop tard.

Elle était devenue, à son grand dam, l’éponge d’angoisse de toute une génération, le Guide Suprême, de ces nouveaux parents bien décidés à ne pas commettre les erreurs de leurs parents, mais tout à fait démunis quant à s’inventer père et mère à leur tour et ce, dans un contexte de disparition progressive des repères symboliques fondateurs des institutions (Dieu, le Roi, le Président, le Chef, le Père, la Justice, l’Autorité, l’Homme, la Femme,…) qui semblaient naguère inamovibles, garants de notre démocratie et de notre équilibre mais dont le glas avait sonné. Au nom du respect de l’enfant prôné par Françoise Dolto, au nom des « Droits de l’Enfant » dont la convention imposait la suprématie, au nom du Bonheur auquel l’enfant aurait droit envers et contre tout, l’enfant-Roi qui n’en demandait pas tant, arpentait déjà les premières marches du trône de l’éducation pour, quelques années plus tard, … s’y brûler les fesses.

Françoise Dolto qui avait tenté d’initier « son public » à la subtilité du « parler vrai », entendait, ébahie, ses propres paroles redites à l’infini, se vider de leur sens parce qu’utilisées comme des formules magiques, si pas comme des slogans. Elle qui voulait réconcilier les parents avec leur propre génie et s’autoriser à être eux-mêmes, au plus près d’eux-mêmes, au plus vrai d’eux-mêmes, voyait se multiplier des parents (mais aussi des professionnels) énoncer du Dolto comme des perroquets, la mettre en formule, la réduire à quelques clichés.

Mais elle ne se décourage pas. La passion de transmettre envers et contre tout ne la lâche pas. Elle arrête même sa pratique de psychanalyste en privé, créa la Maison Verte , mène des séminaires, supervise des associations (L’Ecole de la Neuville), parle, donne des conférences au Québec, en Amérique Latine (où elle contractera la maladie qui lui fut fatale), écrit… Et la phrase qui reviendra le plus dans les conférences ou les interviews sera « Surtout ne faites pas du Dolto ! »

Sa mort le 25 août 1988 ira bien sûr à contre sens de cette injonction, d’autant plus que de nouveaux livres paraissent, de sa plume d’abord mais aussi sur elle. Des colloques en son nom s’organisent et même une pièce de théâtre (« Allo maman Dolto ») voit le jour. C’est au tournant du millénaire, avec la constatation par les professionnels (puéricultrices, éducateurs, enseignants…) d’un manque patent, chez les enfants, de cadrage, de repères, de limites… d’éducation, que Françoise Dolto devient soudain celle par qui le scandale arrive, celle qui a provoqué la « génération Dolto », entendez l’enfant « tyran », issu de parents « laxistes ». C’est d’autant plus étonnant que le phénomène est mondial, alors que l’œuvre de Françoise Dolto n’a pas vraiment passé les frontières des pays francophones et qu’aujourd’hui, beaucoup de jeunes parents ne savent pas qui est cette dame, mais il faut bien trouver une tête de pipe… c’est donc elle qui portera le chapeau ! Et quelques judas psychanalystes à qui sans doute faisait-elle de l’ombre, voudront soudain marquer la distance en prônant, on croit rêver, le retour de la fessée !

Bref, une révolution avortée …

Retour à la source

La révolution si bien commencée a tourné en eau de boudin et … c’est tant mieux ! Dans une matière aussi « subtile » que l’éducation, mieux vaut éviter les emballements, les modes, les gourous, les révolutions. Dans une matière aussi « mouvante » que l’éducation, mieux vaut s’imprégner d’une pensée, en éprouver la complexité, s’approprier prudemment les nuances, les ombres, les contours, se méfier des évidences, des techniques, des mots « tendance ». Dans une matière aussi « relationnelle » que l’éducation, mieux vaut prendre le recul nécessaire pour laisser émerger ce qui nous appartient en propre, ce qui nous permettra de rester soi dans cette rencontre avec un enfant qui ne peut être qu’unique et jamais transposable. Pour nous aider aujourd’hui à remettre de l’ordre dans nos idées, de la clarté dans nos rôles, de la justesse dans nos interventions, un sentiment de sécurité dans notre mission d’éducation, revenons à … Françoise Dolto. A ce qu’elle a voulu transmettre à travers le bruit et la fureur de ces adultes tellement démunis, tellement en recherche de réassurance qu’ils en ont brouillé son message en faisant d’elle la « bocca della verita », le petit livre rouge de Mao Dolto, jusqu’à en oublier que la vérité, comme chacun sait et qu’elle nous a toujours rappelé, sort de la bouche des enfants et que cette vérité en appelle à la nôtre, nous les parents, pas à celle de quelqu’un d’autre, quand bien même s’appellerait-il « Françoise Dolto ».

Ce sur quoi elle a voulu nous ouvrir les yeux, et dont nous n’avons pas encore fait le tour, loin s’en faut, esquissons-en le B.a.-ba qui, pour les spécialistes, frôlera sans doute le sacrilège…

-  L’enfant doit être à l’origine de notre démarche d’éducation. C’est donc de lui qu’il nous faut partir pour trouver la direction à suivre sur le chemin de « l’aide à grandir » que nous devons inventer chaque jour. Mais il n’en est pas pour autant au centre de notre vie, de notre couple, de nos préoccupations. Comme le disait joliment Lucien Nouillez, enseignant et poète (à un récent colloque organisé par l’Ufapec) pointant la juste place à donner à l’enfant, « Il est bon que l’enfant soit Roi… mais il n’est pas bon qu’IL REGNE » .

-  De par le fait qu’il est humain, l’enfant, dès la naissance, « s’y retrouve » et est en sécurité lorsqu’il est « nourri », pas seulement physiquement, mais symboliquement par le lait des mots qu’on lui adresse et qui étanchent sa soif de « sens » dont il aura besoin tout au long de sa vie.

-  Ce « sens », cette raison de vivre lui vient d’abord des autres, c’est-à-dire de ceux (sa mère et son père à l’origine de son existence) avec qui au départ il ne fait qu’un, dont il perçoit évidemment de façon subliminale les moindres variations d’humeur. Des sensations diffuses qui le perfusent, qu’il « prend sur lui » si la « distance » des mots (dont il ne comprend pas la signification mais « la musique ») qui lui sont dits n’est pas mise. Ce n’est que progressivement et bien après sa naissance qu’il deviendra un être à part entière, un « tout seul » après avoir été un « moimamaman » …

-  … et devra accepter la solitude de n’être que lui-même. La capacité de mener sa propre vie est à ce prix.

-  Aimer un enfant, c’est certes le protéger et le chérir, le soutenir dans la fierté de son sexe et sa dignité d’être humain, mais c’est aussi l’aider à ne pas confondre les places, à remettre chacun à la sienne, à ne pas rester prisonnier de nous, à nous quitter….

-  … et à vivre sans nous dans le respect des autres, c’est-à-dire jouer le jeu contraignant mais aussi riche de rencontres de la citoyenneté.

-  A ce jeu du « Qui perd gagne », que de « deuils » il faudra vivre tant pour l’enfant que pour ses parents, que de frustrations incontournables mais qui permettront à cet être toujours en devenir d’accepter qu’être « comblé » est de l’ordre de l’impossible, et heureusement, puisque c’est cet espoir ancré en lui et toujours relancé qui lui donne cœur à vivre.

C’est peut-être ce qu’aujourd’hui, dans cette société de « tout, tout de suite », du « toujours jeune », du « jamais seul », du « droit au bonheur », nous avons le plus de mal à accepter. Et pour l’enfant que nous nous croyons obligés de « rendre heureux » et pour nous-mêmes. Ne pas accepter ces deuils qui nous donne l’impression qu’aimer et éduquer ne sont pas compatibles. Comme s’il fallait choisir ou l’un ou l’autre. Ce que Françoise Dolto a pourtant voulu nous dire, c’est que l’un n’allait pas sans l’autre. Aimer un enfant, c’est bien sûr refuser qu’il endure des souffrances inutiles, à fortiori traumatisantes, mais c’est aussi imposer les « chagrins » dus aux contraintes inhérentes aux compromis nécessaires qui permettent de vivre avec les autres, de grandir. Il convient donc de nous méfier de nos propres apitoiements.

La « Mamie » de la psychanalyse ne nous a pas fait de cadeaux ! Logique ! Elle tenait trop au « parler vrai » qui n’est pas une technique mais une philosophie qui sous-tend l’humanisation. Et par-dessus tout au respect de l’enfant. Un enfant non pas à « endormir » avec quelques médicaments pour ne pas trop qu’il dérange … un enfant qui, par son comportement, nous renvoie à nous-mêmes, nous oblige à réfléchir, à agir, à comprendre, parfois à sévir, en tous cas, à prendre notre place d’adulte. D’adulte face à un Enfant Sujet.

Merci Françoise Dolto. Vous ne nous avez pas facilité la vie, mais aider un être humain à se construire et sortir l’humanité de ses barbaries vaut bien que chacun, avec les autres, s’attèle à la tâche !


Travailler la prévention : soutenir la parentalité

Par Philippe Béague, psychologue et psychanalyste, Président de l’Association Françoise Dolto

OBJECTIF

Depuis un demi-siècle, les sciences humaines ont pris un essor considérable. C’est sans doute une grande avancée pour chaque être humain de pouvoir, aujourd’hui, s’interroger sans honte sur ce qui donne sens à sa vie, anime ou au contraire annihile son désir, son moteur de vie. Les « psys » longtemps évités car censés ne s’occuper que des « fous » font partie de la vie quotidienne et sont largement sollicités. Que ce soit pour des émissions de radio, des supervisions d’équipes, des interventions à l’école (PMS) ou dans d’autres institutions (crèches, hôpitaux, maternités,…) ou pour des interventions thérapeutiques par des adultes pour eux-mêmes ou pour leurs enfants. En ce qui concerne les enfants, il ne s’agit pas de remettre en question l’aide qu’un bon psychanalyste ou psychothérapeute peut apporter à un enfant en réelle souffrance, mais de pointer un effet pervers dont sont victimes aujourd’hui bien des parents. Celui de déléguer aux « spécialistes » leur mission d’éducation et de ne plus faire confiance à leurs propres compétences. Faire de la prévention aujourd’hui, c’est tourner résolument le dos aux repérages des déviances, à la prédiction des futurs comportements « à risque », à la disqualification systématique des modes d’éducation que les parents de plus en plus insécurisés, inquiets, culpabilisés tentent de maintenir face à une société marchande qui, non seulement ne les respecte pas, mais travaille « contre » eux.

Soutenir les parents dans une optique de prévention devrait faire partir intégrante de la mission de tous les professionnels de première ligne qui travaillent avec des enfants et des adolescents : puéricultrices, accueillantes à domicile, éducateurs, enseignants... et donc rentrer dans leur cursus de base et entretenu dans le cadre de la formation continuée ou d’une supervision régulière. Tous les travailleurs sociaux de première ligne (TMS, CPAS, médecins généralistes) ou de deuxième ligne (Médiateurs de dettes, avocats, services d’aide à la jeunesse…) devraient eux aussi mettre le soutien à la parentalité au centre de leur pratique professionnelle. Il s’agit de retrouver une solidarité entre les adultes (professionnels et parents) pour se soutenir mutuellement dans une matière particulièrement difficile et pratiquement impossible à assumer seul : l’éducation.

MOYENS

1. L’information

Sous toutes ses formes. Par les médias, les dépliants, les livres, les DVD, les conférences, les campagnes (Yapaka), … A la fois indispensable mais forcément limitée car, on le sait, les « conseils » ou « les bonnes pratiques » (mot à la mode) sous quelque forme que ce soit peuvent, dans le meilleur des cas, intéresser, interpeller, éveiller les esprits « déjà ouverts » à une réflexion, mais ont peu d’impact sur les résistances inconscientes des parents qui se « défendent » contre les intrusions extérieures qui ne font que renforcer leur insécurité et leur culpabilité.

2. La rencontre

C’est dans le lien interrelationnel, professionnel-parent, si le professionnel est formé à l’écoute de l’autre, que, dans un climat de confiance, une véritable réflexion sur la pratique éducative est possible. C’est dans le cadre précis de sa mission que chaque professionnel peut se risquer à cette rencontre qui permet une réflexion, éventuellement une remise en question, à tout le moins un « éveil » du parent si celui-ci ne se sent pas agressé par le professionnel, ne se sent pas violé dans un domaine qui, pour tout parent, est considéré comme faisant partie du domaine privé, et même, pour beaucoup de la sphère de l’intimité… d’où la nécessaire formation de base ou continuée du professionnel.

3. Groupes de parole

Un troisième axe de prévention possible est la constitution de groupes de rencontre ou groupes de parole réunissant des parents pour aborder la question de l’éducation. Ce troisième axe peut se réaliser :
-  Soit dans des lieux de rencontre enfants-parents qui permettent que des conversations informelles (entre accueillant et parents, entre parents...) naissent entre les personnes qui fréquentent le lieu. Ces lieux peuvent s’inspirer de la pratique et de l’éthique de la « Maison verte » mise en place à Paris en 1978 par Françoise Dolto et son équipe, mais peuvent aussi fonctionner selon un mode de fonctionnement issu de la réflexion de l’équipe qui l’a mis en place.
-  Soit au sein de groupes de parents -d’enfants ou d’adolescents- (en situation de divorce, de monoparentalité (père ou mère), adoptifs, d’enfants en échec scolaire,…) spécifiques et réunissant des adultes concernés par la problématique de l’éducation pour partager avec d’autres adultes, sous la conduite d’un professionnel, leurs expériences, leurs doutes, leurs difficultés.

Ces rencontres peuvent se faire à partir d’un média (un film, un jeu, une vidéo, un article, une petite conférence d’introduction…) ou simplement à partir des réflexions des participants, soit sur le « thème » de la réunion (« les pleurs des nouveau-nés », « oser dire non », « être père », « nos ados et la drogue »…), soit de façon libre si aucun thème n’a été choisi au départ.

4. Réalisation

Le (ou les) professionnel(s) qui mène(nt) un groupe de parole réunissant des parents se doivent d’avoir, pour ce faire :
-  D’une part des notions « théoriques » sur l’éducation, des notions de la gestion de groupe, des notions d’écoute de la personne
-  D’autre part, une sensibilité à l’éthique que suppose une prévention respectueuse de l’être humain.

Des notions « théoriques » de l’éducation

Si nous mettons à dessein « théoriques » entre guillemets, c’est que les théories sont sans doute aussi indispensables mais ne doivent pas enfermer le professionnel dans une approche et un discours (un jargon) coupés de la réalité, de ce qu’est l’éducation au jour le jour qui, certes, doit s’appuyer sur quelques principes mais jamais sclérosés. L’éducation, par essence (métier « impossible » disait Sigmund Freud) s’improvise au jour le jour, s’adapte à chaque enfant (même d’une même famille), se réinvente continuellement en fonction des circonstances (toujours « inattendues »), est donc propre à chaque âge, à chaque situation, à chaque éducateur, à chaque parent. Si on peut en faire une « théorie », ce ne peut être qu’une théorie de la relativité (Einstein serait sans doute d’accord avec nous !) Ce qui n’empêche d’avoir clairement en tête quelques principes inamovibles : le respect du corps de l’autre et des territoires, le respect de la place de chacun. Le rôle de l’autorité (à ne pas confondre avec le pouvoir), l’interdit de l’inceste, de la barbarie, du cannibalisme (et donc la gestion de l’agressivité), la nécessité pour chaque enfant de dé-fusionner de sa mère, de son père, de sa famille et de rentrer dans le principe de réalité qu’est la société.

Des notions de la gestion de groupe

Soutenir un groupe de personnes qui, au départ, ne se connaissent pas (ou certains parfois trop…) sans tomber dans la parlotte, les apartés, la dramatisation, la monopolisation par une seule personne, la banalisation, l’agressivité, l’ennui, … « Conclure » la rencontre, amener la réunion suivante, cadrer la progression du groupe lui-même tout en restant attentif à chacun individuellement… Tout cela demande non seulement une certaine expérience mais exige une présence attentive de tous les instants.

Des notions d’écoute de la personne

Si le rôle de l’animateur est de permettre que la parole circule entre les parents, ces interventions (les plus discrètes possibles) ne devraient en principe pas viser le contenu de ce que diront les personnes, mais se borner à :
-  Soit demander à celui qui a parlé d’expliciter un peu si cela parait confus,
-  Soit donner la parole à quelqu’un qui désire s’exprimer,
-  Soit faire patienter quelqu’un qui coupe la parole à celui qui parle,
-  Soit proposer (sans jamais forcer !) un commentaire, une réflexion, une réaction de la part des personnes qui ont écouté sans intervenir,
-  Soit laisser la conversation « rouler » toute seule entre les participants en veillant à ce que tout le groupe écoute une personne à la fois.

L’animateur n’est autorisé :
-  Ni à donner son avis (du genre « moi, à votre place… »)
-  Ni à critiquer le parent qui s’est risqué à partager son expérience (les « vous n’auriez pas dû lui mettre une claque ! » est à proscrire, ce qui n’empêche pas de mettre l’accent sur un point : « vous êtes vous senti en colère ? » Il est essentiel d’avoir une habilité à écouter une personne dans ce qu’elle a d’unique à dire (et que cette personne se sente réellement entendue), sans pour autant tomber dans un dialogue professionnel-parent mais de relancer la réflexion en y incluant tout le groupe.

Une éthique de prévention

Mettre en référence la notion de « compétences parentales » est la base d’une éthique qui met le respect humain et le retour de la confiance en ses propres capacités éducationnelles en priorité de la démarche. C’est une éthique psychanalytique dans le sens où elle ne ferme pas la question du parent sur une réponse qui viendrait d’ « ailleurs », mais le relance dans une réflexion qui lui permettra de trouver sa propre réponse (ou peut être de s’en poser une autre qui le décalera de la crispation de trouver absolument la « bonne » réponse qu’il pense que l’autre (le « spécialiste ») pourra lui donner). Un groupe de parole n’est
-  ni un guichet de conseils
-  ni un lieu de « papote »
-  ni un groupe « thérapeutique ». C’est un moment de ressourcement de par une rencontre d’autres personnes qui vivent les mêmes difficultés et qui, soutenus par le groupe peuvent « revenir à eux-mêmes », retrouver leur propre génie éducationnel et, de par la qualité des paroles échangées (parole vraie soutenue par l’animateur) se repositionner dans leur rôle de parents.

Gérer un groupe de parole demande donc à la fois une capacité d’écoute clinique (s’appuyant si possible sur un travail personnel) et une possibilité d’échanges avec d’autres professionnels (sous forme de supervision ou de formation continuée).

Mon but n’est pas de donner des recettes – chaque enfant, chaque relation parents-enfants étant différents – mais d’arriver à ce que les parents comprennent qu’ils ont les moyens de résoudre eux-mêmes les difficultés. A notre époque, les gens ont pris l’habitude de demander à d’autres de résoudre leurs problèmes à leur place. Or, si chacun se mettait à réfléchir calmement, honnêtement, écrivait son problème en détail, en sachant qu’il sera entendu – c’est ça l’essentiel, savoir que quelqu’un vous écoute -, alors il s’écouterait avec une partie de lui-même qui serait beaucoup plus lucide que celle prise dans le maelström de l’angoisse, de l’inquiétude, du problème aigu.

Françoise Dolto, Introduction à « Lorsque l’enfant paraît », Seuil Paris, 1978


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